Extraits de 21, faire du bien au mal

Pour bien saisir la vérité intime dont j’ai été le témoin involontaire, à l’automne dernier, il convient de pénétrer sans a priori dans ce récit terrible entre tous, j’en conviens, mais en se laissant sereinement porter jusqu’à sa conclusion par la grâce de ses entrelacs raffinés en rebonds prodigieux. Je vous rassure, la chute sera heureuse, car, dans la perspective convenue aux fictions, tout est bien qui finit. Pour sortir indemne des dénouements au mal, et savourer chaque détail à sa juste mesure, une lecture lente, infiniment attentive, s’impose dès à présent. Conseil d’auteur, ne laissez aucunement fleurir les débrides de votre imaginaire malgré la fascination qui va s’exercer sur votre lecture ! Lisez simplement ce qui est écrit mot pour mot, et contentez-vous en, car rien ne saurait être inventé qui n’ait déjà existé en vérité, ailleurs, autrefois, ou n’ait été confirmé sous une autre forme, peut-être. C’est cette évidence, subtilement énigmatique, que tout homme de lettres, soucieux de lui-même et d’être authentique, s’efforce de retranscrire, en l’ordonnant à la ligne claire de son écriture, conforté par les plaisirs illimités de son intuition sensible et l’acuité de sa raison critique mis loyalement au service de son propos. Pour votre édification spirituelle, sans négliger la délectation de vos sens maintenant éveillés, voici ce qui m’a été discrètement soufflé à l’ombre rafraîchissante d’un monastère cistercien de Provence aujourd’hui déserté à tout jamais de ses moines.

Un matin lumineux d’octobre dernier, je roule seul, en toute tranquillité, sur la Départementale 23 qui accompagne les méandres de la Durance en son arrière-pays pour suivre ses caprices sinueux. Je flâne vers mon Sud profond, l’âme vagabonde, l’esprit libre, mes rêveries prêtes à s’accrocher au détail agreste d’une harmonie aux senteurs engageantes, aux oscillations prometteuses. J’ai ma journée devant moi, sur ma route, chemin faisant. Il fait beau de cette douceur confiante, à peine perceptible tant elle est prévenante de tout excès. Un ciel sans nuage se perd dans les vibrations exubérantes d’un azur limpide. Nomade, je me laisse volontiers surprendre au hasard de chaque détour. Je dépasse la Rocque d’Anthéron, et ses placards annonçant son Festival de musiques estivales, en direction de Cucuron, but équivoque de mon excursion automobile. Soudain, en diagonale, l’éclat d’un dégagement m’interdit.

Derrière des bosquets desséchés par les dernières chaleurs fournaises de la belle saison, j’entrevois quelques bâtiments d’allure historique admirablement bien situés en contrebas, dans la plaine parsemée d’ajoncs et d’aulnes, qui s’étend jusqu’aux berges d'une lointaine rivière. Éblouissement. Je ralentis. Un panneau touriste signale la présence d’une abbaye cistercienne et romane. Je m’arrête et gare ma voiture. Là-bas, je distingue, au pied du massif du Lubéron, l’agglomération déjà illuminée de Lourmarin, prochaine étape prévue, dans l’intention de visiter son cimetière. Sa paix, de nos jours pastorale, lettrée, accueille les mânes d’Henri Bosco et d’Albert Camus, les écrivains préférés de mon adolescence rêveuse. ....
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