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  à l’écriture intime
Extraits de Plaisirs de l’âge mûr

Plaisir d’être soi
L’âge mûr se goûte à cette faculté si rare d’être bien avec soi. À ce bonheur d’exister en prenant plaisir à vivre densément. Dans la plénitude de ses propres dispositions. Avec cette assurance d’une élégance assurée par un style accompli. Une manière d’être toute masculine. D’avoir déjà vécu dessille, et libère de toutes les promesses. La grande débrouille avec les contradictions et les inégalités est passée par là. La patine des engagements laisse vives de belles énergies et maintient à distance les cabosses de la vie. L’intelligence reste sensible à ce qui pourrait bien encore advenir. Aucune précipitation ni de lassitude, le désir s’envie de désirer toujours. Et tente aussitôt l’expérience. L’âge mûr – l’âge d’or des hommes – se conjugue au présent de leur plénitude. Cet état où, comme par magie, tout profite et rien ne résiste, s’acquiert et se quitte librement. Un jour l’homme s’éveille à lui-même, il est mûr. Bien sûr, ce bonheur plaisant est incompatible avec le machisme, la bêtise et les conservatismes. Généreux, hédoniste, libre et autonome, l’homme mûr est philosophe, esthète et poète. Il aime la vie.

B
Tous les bonheurs de l’âge mûr ont pour initiale la lettre B. Ainsi le beau, le bon et le bien. Mais aussi la badine, les bacchanales, la bade, la bagatelle, le bagout puis la baguenaude, les baisers, les balades, la babiole, le baratin, la barbe, la baise, la bamboula, les banquets, le bidule, ses bijoux et la bidouille, le beaujolais et les bordeaux, la besogne à la brune, la bestiole, les bibliothèques, le bicarbonate, les bien-aimées et les bienheureux, la bière et les biftecks, les billets, les bistrots et les brasseries, le bizarre, les blagues, le bleu, les blogs, le bois, les bolets, la bourrette, le brandy, la bricole et le brie. L’envers du beau, du bon et du bien, c’est la bêtise, les barbares, la bague au doigt, le bagne, les balafres, la barbaque, les barbouzes, les bagarres, les baffes et les bafouilles, le bakchich, les balances, les banques d’aujourd’hui, les bandits des banlieues, les beaufs et les bécasses, la Bible et ses culs bénis, la berlue, le bling-bling, les bisbilles, la blennorragie, les blessures, les bobos et les bobettes, les bombes, le Bon Dieu et ses bondieusards. Et les petits bourgeois la burka à l’index.

Caresses
L’homme d’âge mûr se reconnaît au velouté de ses caresses. À cette politesse qui tient à la bonne distance, à l’équité des relations et à la clarté des situations. Les pénétrations intempestives comme les indifférences à l’Autre ou aux autres n’enchaînent plus. Il peut désormais accorder ses préférences aux exigences de son présent. Précisons : être présent à soi même, là réside tout l’enjeu du jeu. En conscience sensible. Afin d’être avec ces quelques-uns qui comptent. Infiniment libres. Tout est possible alors ! Sachant qu’on ne retirera des circonstances qu’à la mesure intelligente de notre contribution. Les délectations du désir sont sensibles à ces affleures où l’on goûte sans prendre, où l’on donne sans posséder, où l’on respecte infiniment pour être délicatement respecté. Jouir, se réjouir. Admiration sans illusion, émerveillement que la vie puisse être ainsi goûtue au sein même du chaos, de l’absurde, des rapports de forces contemporaines, sans leur céder. Mais qui entend encore les silences complices de ce murmure ? Qui partage la mélodie dissidente des effleurements de la main ?

Souci de soi
Bonhomme, l’homme d’âge mûr puise en lui-même la substance de sa vie. Son style et son rythme. Il s’accorde aux nécessités de son désir, prête attention aux plis de sa volonté, cède entièrement à ses projets eudémonistes. Il vit bien sa vie, se bonifie par l’expérience même de vivre, comme nous l’avons déjà dit. À croire que l’entière création, sa faune et sa flore, les circonstances et même les aléas, les arts et la culture, tout et toutes seraient prédestinés à son bonheur. Et son âme prédisposée à la jouissance. Ne nous laissons pas abuser par cette vision ! Pour tromper, les apparences se donnent l’image, la réalité dépasse toujours les fictions. Si d’être ne se partage qu’à la mesure d’être équitablement ensemble, d’avoir ne supporte guère la violence des rapports de force, les prédations ou les rapines. D’où l’invention de quelques philosophies joyeuses aux principes amènes, fraternels et conviviaux, l’humour et l’esprit critique, la liberté. Idéalisme d’un doux rêveur, pensez-vous ? Essayez la bêtise, ou le capitalisme son acmé et vous en subirez bien vite les effets – désolation, tristesse et solitude …

Anja
Magnifique ingénue à la cuisse spirituelle et au bouton public, des formes pleines et fermes, la peau douce et mate des brunes du Sud, légèrement marbrée de veinules bleues, le con soyeux, joyeux et complice comme toutes les bouches du bas qui s’adonnent sans compter à l’histoire de leur charmante nature, Anja n’a pas l’âme pécuniaire ni le féminisme préservatif. Belle, jeune, intelligente et sensible, elle vit comme toutes les femmes libérées. Elle sourit à la vie – à toute la vie – sachant qu’elle reçoit à la mesure de ce qu’elle sait donner. Enchanteresse de cette sagesse vestale, son temple s’ouvre aux libations des offices sincères. À genoux, debout, inclinée ou couchée, elle se prête à la caresse des prières humides, aux antiennes murmurées au creux de l’ombilic. Sa langue tourne sept fois en sa bouche laissant fondre les hosties consacrées aux infinis plaisirs du bien-vivre. Elle se confesse volontiers à l’édification des hommes d’âge mûr. Anja fuit la moraline de ces bécasses sur le retour qui, asséchées, cilicées, bâillent aux béatitudes des touche-pipi hantant des sacristies catholiques.


Extraits de Nuances

Feuille blanche
Sourde tentation de garder immaculée ma feuille blanche. Pour la réserver, un instant encore, à tous ces possibles qui affleurent au clair de ma conscience. Ne pas choisir ni se précipiter. Savourer cet instant plein de lui-même, évidé de partis-pris. Folle, l’écriture tente de rompre le charme de l’attente. La plume se pose enfin. Condensation. Précipitation. Émancipation dans un même mouvement. Métamorphose. L’écriture devient libératoire – délivrance à l’enroule de son propre récit. Elle s’arrache à ses propres contingences en s’énonçant. L’aveu. Invitations dissidentes : sois réaliste, raconte l’impossible ! Mises ensemble nos libertés bouleversent les convenances, littéraires et existentielles. Incitations à cultiver nos contrées intérieures selon la loi de nos désirs. Répondre à l’absurde du monde alentour, aux silences du sens en leur imposant nos propres significations. Volonté de laisser fleurir nos vérités – elles s’exposent en fictions relationnelles. Mon intuition scrute les mots à même la vie. J’apprécie ces gambades littéraires concises, emplies de leurs propres vérités.

Insécurité
Dans l’avalanche des publications récentes, quelques livres ressortent lumineux par l’intelligence de leur propos. Moments politiques de Jacques Rancière appartient à cette rare catégorie des œuvres pénétrantes par l’éclairage apporté à une préoccupation actuelle. L’insécurité, démontre l’auteur, est moins un ensemble de faits qu’un mode de gestion de la vie collective. L’intoxication médiatique quotidienne assène sous toutes leurs formes les dangers, risques et catastrophes, appuyée par la vogue intellectuelle des discours catastrophistes si raisonnables – le réchauffement de la planète, l’islamisme, le terrorisme, l’incivilité des banlieues, la crise économique – cache mal sa fonction idéologique – que chacun, surtout les plus inégaux, accepte d’être inégalement traité par la grâce des consensus. Par une diffusion incessante, il faut banaliser les régressions sociales, asséner des évidences sensibles – chacun pouvant être atteint, que chacun reste à sa place, acquiesce à ce qui arrive ! Or, la politique, c’est de s’occuper de ce qui ne nous regarde guère mais nous concerne très directement.

Obscurantime
Ensuite du vote du peuple suisse interdisant l’implantation de nouveaux minarets fleurissent de multiples réactions. Du commentaire débile à de subtiles réflexions, le sujet interpelle par ses sous-entendus, ce qu’il n’aborde pas de front. Ainsi, le respect des droits humains fondamentaux, universels, dans toute son ampleur, les égards dus à tout un chacun, la liberté de penser et de mouvement, l’équité dans les relations, tous des principes intangibles ne supportant jamais d’être attentés. Toute ma vie je me suis engagé pour les respecter absolument, sachant que l’exemple reste leur meilleure défense. Reste à répondre aux situations limites, quand ces droits sont interprétés en des situations si singulières qu’ils tombent de l’autre côté. Faut-il descendre dans la rue, vociférant, le poing levé, pour défendre l’implantation dans le paysage public des symboles nés de l’obscurantisme religieux, clochers, croix papistes et autres minarets, élevés contre l’Esprit des Lumières. Dois-je me battre pour l’excision au prétexte de défendre quelques traditions ? Et le port du voile ? J’en doute !


Extraits de Débrides du désir  

Qui suis-je au fond ? Un miroir se regarde dans la glace. Que voit-il de lui – son visage, son reflet, sa représentation, son ombre projetée ou le double de lui-même ? Question primevère s’il en une, au réveil, quand chacun se retrouve narcisse en lui face à lui-même. Je se dédouble, l’un fait deux, parfois même trinitaire. L’autre surgit en moi, porte une attention à ce différent qui dort en lui. Me tutoie au bonheur de se retrouver. Mise en abîme du même se surprenant tout autre, à chaque fois sous les mêmes traits différents. Diffraction. Écho. Résonnance. Conversations. Sans compter sur ce que m’en disent les autres. Et moi qui me croyais seul en moi, condamné à l’éternité de ma solitude ontologique.

J’ai froid. Je vais aller me blottir tout contre son corps nu endormi dans notre lit, dans la douce chaleur de son repos. Et veiller à ne plus bouger, jusqu’à m’assoupir. Ou aller rallumer le feu dans le poêle norvégien, contempler la danse des flammes d’abord hésitantes puis joyeuses d’être flammes qui éclairent et réchauffent. Lentement, je vais me laisser aller à mes rêveries favorites – nomades, elles conduisent vers ces contrées infinies de l’intérieur, là où je me sens à l’aise, rassuré par la bienveillance des circonstances atténuantes. Elle va me retrouver. Glisser son corps nu dans la douce chaleur de mon repos. Elle va se blottir tout contre. Et veiller à ne plus bouger pour nous laisser aller. J’ai chaud.

Pourquoi ce silence ? Face à l’absurdité du monde, à son incontinence communicationnelle, le silence et la solitude permettent de retrouver un peu de sérénité. J’associe la lumière au silence – de leur entente, je cherche ce qui pourrait articuler une parole douée de sens dissidents. Par le souffle des mots d’auteur, je tente de faire entendre une parole plus humaine dans le chaos alentour. J’arrache à la pénombre intérieure des sensations une expression éloquente, plus raffinée, des rêveries dont la vertu montre la même chose, mais autrement. L’esthétique, art singulier du bien-dire, décrit clairement pour parvenir diversement aux choses. Pour contrer le non-sens, en revenir aux plaisirs silencieux des textes lents.

Le père n'assume pas. Il s’est exilé aux Cieux. Son Esprit, grand taiseux, divague impuissant et halluciné laissant tout faire sur terre en son saint nom. Hier, la Shoah, les guerres, les tortures de l’Inquisition, aujourd’hui l’Holocauste des Palestiniens. Son Fils, abandonné à en être cloué sur une croix, hante l’âme en peine les églises des derniers touches pipi. Abandonnés à votre sort, pour vous rendre plus libres et responsables, solidaires et fraternels ! affirme la Trinité compassée devant sa propre débilité. Debout, je crie ma révolte à sa face de Grand Absent. Et toujours, il reste sourd. Qu’il demeure là où il se terre ! Je n’ai aucune envie qu’il m’appelle par mon prénom. Dieu ne sert plus à rien ni à personne.

J'angoisse. Car devant la bêtise, rien à faire ! Désespoir, lassitude. Attendre compatissant que la stupidité évolue ne sert à quoi que ce soit, tant elle prend ses aises et s’étale désormais béate, contagieuse. S’élever contre le non-sens se révèle une aventure pleine d’imprévu tant la connerie sait se camoufler en des lieux communs si bien établis, qu’elle prend le masque du ça va de soi. Inutile de pourfendre l’aliénation des religions, l’imbécillité des dogmatiques, la vertu du capitalisme ou la folie des va-t-en-guerre, ils se tiennent au-delà de toute intelligence humaine. Même un peu de poésie n’arrive pas à donner le change. Seules, parfois, les césures de l’esthétique sauvent les apparences tant elles bouleversent.

Lundi 16 janvier
J'ai envie de partir. De descendre vers mon Sud profond. Déambuler, nomade insatiable, sur les sentes des contrées intérieures, là où le sable des rencontres solaires glisse, fluide, entre les doigts du hasard introspectif, gardant par-devers lui les grains trop heureux d’être pépites. Le souffle chaud de l’harmattan soulève le voile des dernières illusions. Le silence claque au sol la musique des mirages. Le scorpion oxymore darde son aiguillon pour piquer à la certitude des évidences trop assurées. Dialectique saharienne. Après l’étouffe des journées éblouissantes la vie se calme sous la voûte glacière des étoiles étincelantes. Comment choisir et agir en conscience claire quand tout peut se justifier, malgré tout ?

Samedi 10 janvier
L'esprit peut-il mourir ? Non jamais ! Certes, devant la bêtise, il se tait un moment interloqué, sachant que bien peu pourra être entrepris pour l’éradiquer. Même l’esthétique reste impuissante si elle ne s’allie pas au bien-dire. Ensemble, leur révolte a une petite chance. Sereinement, ils disent : NON ! Un exemple ? Après chaque dernière guerre, tous affirment pour soulager leur conscience complice plus jamais cela ! tant l’horreur des camps et des ghettos, les viols et les tortures, la violence et la mort infligée sont insupportables, absurdes, la bêtise infrahumaine dans l’absolu. Mais les fils oublient vite, recommencent. Les filles en redemandent. En silence, ces jours, l’Holocauste des Palestiniens de Gaza.
  
Lundi 15 décembre
Esthétique paradoxale
Mes fragments littéraires décrivent peu. Propositions libres et autonomes, ils présentent et instaurent des présences différentielles. Pour le plaisir, en eux-mêmes. En prise sur leurs désirs fragiles et discrets, leur création n’a pas d’autre utilité que sa  propre efficace poétique. Ils transfigurent, métamorphosent d’autres signes en formes énigmatiques, étonnantes, renouvelées. Leur délectation invite à accorder sens, beauté et intérêt. Émancipation littéraire, en rupture avec les manières convenues de sentir, de voir et de dire, leur esthétique brouille les frontières – du politique, du culturel ou du social. Dissensuelle, leur expérience reconfigure les paysages du perceptible et du pensable, modifie les territoires du plausible et suggère ce qu’on pourrait en dire, en penser et comment procéder. Processus de figuration – précipitation, condensation et déplacement – ils fracturent le réel pour l’ouvrir à d’autres possibles. Fictions, ils ne racontent pas d’histoires, mais proposent des relations nouvelles entre les mots et les formes visibles, les images et l’écriture, ici et ailleurs, autrefois et maintenant.


Extraits de Fragments et fictions  

Samedi 14 mars  
Il faut finir les pastels du nuancier, et pour chacune des teintes, lui adjoindre quelques mots en guise de description, préciser la tonalité du coloris, ses résonances probables, les effets attendus et les mouvements enclenchés, en faits, revenir sur son désir de couleur, son vouloir-être à notre regard, à la fois subjectif car c'est bien moi qui regarde, et culturel chaque coloration créant autour d'elle une ambiance synesthésique enveloppante dont les effets se partagent s'ils sont vécus ensemble; à la facette des teintes correspondent celles de notes, des goûts, des mots et des pensées. Essayez, reprenez ce texte dès le début, ressentez comme il illumine en bleu de smalt, dans la gamme des sucres en si ...


Variations chromatiques - Exposition Florence Kaempfen

Florence Kaempfen est douée d’une belle sensibilité hors du commun. Ses peintures transfigurent des émotions en couleurs et en formes simples comme autant de climats intérieurs venant à notre rencontre. Pour alléger nos relations. Des mouvements de clarification lumineuse tentent d’exprimer l’indicible. Et nous rendent attentifs à l’intangible de notre délectation. Ils imaginent des ouvertures dont l’au-delà deviendrait plus intelligible, sensible au partage. Démarche d’approfondissement introspectif, dégagement créateur, l’impalpable vibre délicatement pour prendre une apparence émerveillée par l’harmonie de ses tonalités, son énergie vitale, les nervures d’une matière maintenant maîtrisée. Apparition bienvenue. À la chaleur des jaunes sable d’automne répond l’élévation des bleus lointains, chaleureux. Des rouges vifs et élégants, contenus dans la passion de leur présence par des surlignes anthracites, indiquent qu’aucun bavardage figuratif n’a de place dans l’abstraction d’une peinture fluide. Sa ligne d’horizon se renouvelle heureusement tant elle désire en rester à l’essentiel.
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