Accueil et actualités.Publications.Articles.Lectures.Contacts.
Accueil et actualités
Haut de la page.
Eh ! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
– J'aime les nuages... les nuages qui passent...
là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !
Charles Baudelaire. Petits poèmes en prose
Entre la plus lointaine étoile et nous,
La distance, inimaginable, reste encore
Comme une ligne, un lien, comme un chemin.
Philippe Jaccottet. À la lumière d’hiver
suivi de Pensées sous les nuages
Anja

Magnifique ingénue à la cuisse spirituelle et au bouton public, des formes pleines et fermes, la peau douce et mate des brunes du Sud, légèrement marbrée de veinules bleues, le con soyeux, joyeux et complice comme toutes les bouches du bas qui s’adonnent sans compter à l’histoire de leur charmante nature, Anja n’a pas l’âme pécuniaire ni le féminisme préservatif. Belle, jeune, intelligente et sensible, elle vit comme toutes les femmes libérées. Elle sourit à la vie – à toute la vie – sachant qu’elle reçoit à la mesure de ce qu’elle sait donner. Enchanteresse de cette sagesse vestale, son temple s’ouvre aux libations des offices sincères. À genoux, debout, inclinée ou couchée, elle se prête à la caresse des prières humides, aux antiennes murmurées au creux de l’ombilic. Sa langue tourne sept fois en sa bouche laissant fondre les hosties consacrées aux infinis plaisirs du bien-vivre. Elle se confesse volontiers à l’édification des hommes d’âge mûr. Anja fuit la moraline de ces bécasses sur le retour qui, asséchées, cilicées, bâillent aux béatitudes des touche-pipi hantant des sacristies catholiques.
Obscurantime

Ensuite du vote du peuple suisse interdisant l’implantation de nouveaux minarets fleurissent de multiples réactions. Du commentaire débile à de subtiles réflexions, le sujet interpelle par ses sous-entendus, ce qu’il n’aborde pas de front. Ainsi, le respect des droits humains fondamentaux, universels, dans toute son ampleur, les égards dus à tout un chacun, la liberté de penser et de mouvement, l’équité dans les relations, tous des principes intangibles ne supportant jamais d’être attentés. Toute ma vie je me suis engagé pour les respecter absolument, sachant que l’exemple reste leur meilleure défense. Reste à répondre aux situations limites, quand ces droits sont interprétés en des situations si singulières qu’ils tombent de l’autre côté. Faut-il descendre dans la rue, vociférant, le poing levé, pour défendre l’implantation dans le paysage public des symboles nés de l’obscurantisme religieux, clochers, croix papistes et autres minarets, élevés contre l’Esprit des Lumières. Dois-je me battre pour l’excision au prétexte de défendre quelques traditions ? Et le port du voile ? J’en doute !
Insécurité

Dans l’avalanche des publications récentes, quelques livres ressortent lumineux par l’intelligence de leur propos. Moments politiques de Jacques Rancière appartient à cette rare catégorie des œuvres pénétrantes par l’éclairage apporté à une préoccupation actuelle. L’insécurité, démontre l’auteur, est moins un ensemble de faits qu’un mode de gestion de la vie collective. L’intoxication médiatique quotidienne assène sous toutes leurs formes les dangers, risques et catastrophes, appuyée par la vogue intellectuelle des discours catastrophistes si raisonnables – le réchauffement de la planète, l’islamisme, le terrorisme, l’incivilité des banlieues, la crise économique – cache mal sa fonction idéologique – que chacun, surtout les plus inégaux, accepte d’être inégalement traité par la grâce des consensus. Par une diffusion incessante, il faut banaliser les régressions sociales, asséner des évidences sensibles – chacun pouvant être atteint, que chacun reste à sa place, acquiesce à ce qui arrive ! Or, la politique, c’est de s’occuper de ce qui ne nous regarde guère mais nous concerne très directement.
Feuille blanche

Sourde tentation de garder immaculée ma feuille blanche. Pour la réserver, un instant encore, à tous ces possibles qui affleurent au clair de ma conscience. Ne pas choisir ni se précipiter. Savourer cet instant plein de lui-même, évidé de partis-pris. Folle, l’écriture tente de rompre le charme de l’attente. La plume se pose enfin. Condensation. Précipitation. Émancipation dans un même mouvement. Métamorphose. L’écriture devient libératoire – délivrance à l’enroule de son propre récit. Elle s’arrache à ses propres contingences en s’énonçant. L’aveu. Invitations dissidentes : sois réaliste, raconte l’impossible ! Mises ensemble nos libertés bouleversent les convenances, littéraires et existentielles. Incitations à cultiver nos contrées intérieures selon la loi de nos désirs. Répondre à l’absurde du monde alentour, aux silences du sens en leur imposant nos propres significations. Volonté de laisser fleurir nos vérités – elles s’exposent en fictions relationnelles. Mon intuition scrute les mots à même la vie. J’apprécie ces gambades littéraires concises, emplies de leurs propres vérités.
Souci de soi

Bonhomme, l’homme d’âge mûr puise en lui-même la substance de sa vie. Son style et son rythme. Il s’accorde aux nécessités de son désir, prête attention aux plis de sa volonté, cède entièrement à ses projets eudémonistes. Il vit bien sa vie, se bonifie par l’expérience même de vivre, comme nous l’avons déjà dit. À croire que l’entière création, sa faune et sa flore, les circonstances et même les aléas, les arts et la culture, tout et toutes seraient prédestinés à son bonheur. Et son âme prédisposée à la jouissance. Ne nous laissons pas abuser par cette vision ! Pour tromper, les apparences se donnent l’image, la réalité dépasse toujours les fictions. Si d’être ne se partage qu’à la mesure d’être équitablement ensemble, d’avoir ne supporte guère la violence des rapports de force, les prédations ou les rapines. D’où l’invention de quelques philosophies joyeuses aux principes amènes, fraternels et conviviaux, l’humour et l’esprit critique, la liberté. Idéalisme d’un doux rêveur, pensez-vous ? Essayez la bêtise, ou le capitalisme son acmé et vous en subirez bien vite les effets – désolation, tristesse et solitude …
Caresses

L’homme d’âge mûr se reconnaît au velouté de ses caresses. À cette politesse qui tient à la bonne distance, à l’équité des relations et à la clarté des situations. Les pénétrations intempestives comme les indifférences à l’Autre ou aux autres n’enchaînent plus. Il peut désormais accorder ses préférences aux exigences de son présent. Précisons : être présent à soi même, là réside tout l’enjeu du jeu. En conscience sensible. Afin d’être avec ces quelques-uns qui comptent. Infiniment libres. Tout est possible alors ! Sachant qu’on ne retirera des circonstances qu’à la mesure intelligente de notre contribution. Les délectations du désir sont sensibles à ces affleures où l’on goûte sans prendre, où l’on donne sans posséder, où l’on respecte infiniment pour être délicatement respecté. Jouir, se réjouir. Admiration sans illusion, émerveillement que la vie puisse être ainsi goûtue au sein même du chaos, de l’absurde, des rapports de forces contemporaines, sans leur céder. Mais qui entend encore les silences complices de ce murmure ? Qui partage la mélodie dissidente des effleurements de la main ?
B

Tous les bonheurs de l’âge mûr ont pour initiale la lettre B. Ainsi le beau, le bon et le bien. Mais aussi la badine, les bacchanales, la bade, la bagatelle, le bagout puis la baguenaude, les baisers, les balades, la babiole, le baratin, la barbe, la baise, la bamboula, les banquets, le bidule, ses bijoux et la bidouille, le beaujolais et les bordeaux, la besogne à la brune, la bestiole, les bibliothèques, le bicarbonate, les bien-aimées et les bienheureux, la bière et les biftecks, les billets, les bistrots et les brasseries, le bizarre, les blagues, le bleu, les blogs, le bois, les bolets, la bourrette, le brandy, la bricole et le brie. L’envers du beau, du bon et du bien, c’est la bêtise, les barbares, la bague au doigt, le bagne, les balafres, la barbaque, les barbouzes, les bagarres, les baffes et les bafouilles, le bakchich, les balances, les banques d’aujourd’hui, les bandits des banlieues, les beaufs et les bécasses, la Bible et ses culs bénis, la berlue, le bling-bling, les bisbilles, la blennorragie, les blessures, les bobos et les bobettes, les bombes, le Bon Dieu et ses bondieusards. Et les petits bourgeois la burka à l’index.
Plaisir d’être soi

L’âge mûr se goûte à cette faculté si rare d’être bien avec soi. À ce bonheur d’exister en prenant plaisir à vivre densément. Dans la plénitude de ses propres dispositions. Avec cette assurance d’une élégance assurée par un style accompli. Une manière d’être toute masculine. D’avoir déjà vécu dessille, et libère de toutes les promesses. La grande débrouille avec les contradictions et les inégalités est passée par là. La patine des engagements laisse vives de belles énergies et maintient à distance les cabosses de la vie. L’intelligence reste sensible à ce qui pourrait bien encore advenir. Aucune précipitation ni de lassitude, le désir s’envie de désirer toujours. Et tente aussitôt l’expérience. L’âge mûr – l’âge d’or des hommes – se conjugue au présent de leur plénitude. Cet état où, comme par magie, tout profite et rien ne résiste, s’acquiert et se quitte librement. Un jour l’homme s’éveille à lui-même, il est mûr. Bien sûr, ce bonheur plaisant est incompatible avec le machisme, la bêtise et les conservatismes. Généreux, hédoniste, libre et autonome, l’homme mûr est philosophe, esthète et poète. Il aime la vie.
Songes d’été

Événements oniriques et relationnels, les nuages nous ont lentement incités à rêver leurs métamorphoses. Ils nous ont aidés à devenir ceux que nous sommes au gré des allégories de notre désir. Sous l’infini de la voûte céleste, l’immensité des nuages s’est réglée sur notre volonté et notre imagination de rêveur nomade, dissident décalé. Nous savons maintenant que la contemplation des nuages implique la dynamique de notre participation. Fluide, mobile, sa substance entre en mouvement et nous lance ses invitations à l’ascension, aux élévations. Elle ravive nos songes d’enfant – le nuage se transformait alors en tapis volant, en manteau magique, dotés du pouvoir exceptionnel de nous transporter sans peine, capables de nous accorder ce que nous voulions. Plus tard, les nuages devenus envols oniriques, voiles célestes couvrant et découvrant les énigmes infinies d’en haut, ont été propices aux voyages et aux déplacements intérieurs, aux précipitations et aux allègements spirituels, fidèles compagnons alors que nous relevions la tête pour faire face, et affronter debout le chemin que nous nous étions tracé. Souvent, devant la chamboule des nébuleuses, nous nous laissions transfigurer par leur expérience inouïe, absolue. Photographiés dans leur étant-là comme cela, nous pensions pouvoir revenir plus tard sur leur ça-été. Vaine tentative. Une distance se maintient toujours devant leur énigme.

Dehors

 

Il nous faut revenir sur cette liberté suspensive qu’ouvre la marche. Sur l’intensité même de ces hautes présences au-devant de soi. Marcher, c’est aussi se mettre de côté, à l’écart, et vouloir maintenir la distance mesurée qui permet au temps et à l’espace, aux autres, aux situations et aux objets de s’installer dans notre rencontre. Regarder et ressentir. Distinguer ce qui confirme, du dehors, des possibles déjà inscrits en nous. Notre plaisir tient justement de surprendre le bon objet – son prétexte épanouit nos pensées, agite notre sentiment et nous déplace – à notre manière de marcher, à notre propre rythme, en levant la tête vers l’horizon après avoir regardé autour de soi où poser nos pieds. Léger, on relève les yeux pour regarder les nuages en suspension, quitte, pour atténuer la confrontation au fluide de leur présence, à se « cacher » derrière l’appareil photographique, à descendre en nos rêveries, reportant le vertige de notre face-à-face à plus tard. Avec ce souci de se confronter à un sujet des plus quotidien, insignifiant, banal, si intégré à la vie familière qu’il ne devrait plus questionner ni émerveiller. Il faut toute l’intention, l’attention créatrice d’un auteur pour qu’il devienne événement. Et se révèle en donnant un sens singulier, personnel, à des choses si communes. Après l’attrait de l’Orient lointain, des voyages sur la route de la soie, de la Syrie à la Chine par l’Iran, le charme de la flânerie alentie entre Perroy et Genève.

 

Extrait de Marc 14

 

0. Introït

 

D’un pas décidé, Antoine se dirigea vers le banc de bois blanc moucheté mat sous l’ombre accueillante de la tonnelle de son jardin. Il avait besoin de s’asseoir. Car il sentait quelque chose de parfaitement inédit lui arriver. Une vague immense, un tsunami, mais au dedans. Dont il n’arrivait pas à localiser l’origine ni l’étendue des effets inconnus que cette chamboule intérieure allait nécessairement entraîner. Et encore moins les conséquences probables pour les moments à venir dans la douce chaleur de cet été paisible. Drôle de pressentiment. Bien sûr, la pensée d’une défaillance physique lui traversa immédiatement l’esprit, une attaque cardiaque, un infarctus ou une rupture définitive d’anévrisme. Non, de toute évidence, ce n’était pas sur ce registre angoissant des accidents de santé que l’étrangeté se glissait. Ses organes restaient silencieux, comme d’habitude. Le nouement était bien plus profond. Une brusque révélation alors ? Telle celle qui frappa Paul sur sa route vers Damas, avant qu’il ne devienne, malgré lui, un saint et termine sa vie allongé entre les pages du Nouveau Testament. Non, non, encore moins ! Le phénomène qui touchait Antoine ne relevait pas du paranormal ou de ces gambades d’une foi affamée d’invraisemblable pour assouvir ses propensions charbonnières au palliatif par la soudaine fulgurance d’un éblouissement ardent telle un buisson mosaïque. C’est en tout cas ce que nota aussitôt son esprit resté parfaitement lucide, entièrement présent à lui-même. Antoine ressentait plutôt un sentiment de nature énigmatique. Une épreuve l’attendait, inédite. Elle devait venir d’ailleurs. Point de l’au-delà mais de plus profond encore, d’un horizon bien plus intime. En lui. De lui. L’expérience jouait à un autre jeu, sur un autre registre. Bien sûr, elle s’épanouissait contre sa volonté – événement qui a le don de déstabiliser toute personne normalement constituée – elle était en étroite correspondance avec ce qui se tient tapi au plus près de lui-même. S’agissait-il alors d’une prise de parole intempestive de son inconscient qui, rebelle, commencerait à formuler sans détour, passant par-dessus son surmoi, quelques prétentions en langage clair et limpide, inquiet de sentir son vide intérieur vibrionner ?  ......

Antoine, l’autre

 

Ce matin à l’aube, dans la tiédeur humide de mon cabinet de toilette, je me jette un regard rapide. Au flou des taches impressionnistes sur le miroir embué, je devine un visage. Vision étrange. Celui qui se tient là, devant moi, n’est pas moi ! Enfin, il ne l’est plus, selon mon habitude de me reconnaître sous mes propres traits. Bien sûr, vaguement, quelques ressemblances me retrouvent dans cette composition inédite des apparences. Ainsi, l’ombre portée des arcades sourcilières. L’auréole grise d’une chevelure encore abondante, cette masse pileuse claire ressemble à ma barbe foisonnante. Mais de l’ensemble se dégage une sensation bizarre, que je n’ai jamais ressentie même lorsque j’avais un peu trop bu les soirs de spleens adolescents. Je reste pantois quelques instants devant cette révélation – serait-elle mon apparition ? Curieux. Vraiment curieux. Pour dissiper ce malentendu, ou plutôt, ce mal entrevu, je pends un linge et j’essuie la buée de la glace. À chaque geste, je découvre un visage. Je me surprends. Certes, je me reconnais un peu, mais je ne peux m’identifier à celui qui se tient là, si proche de moi. Une distanciation s’est glissée entre nous. La différence du même. J’élève la main et la passe sur ce visage. Je la sens. Je la vois dans le reflet de la glace. Mais rien n’y fait, un sentiment d’étrangeté s’est glissé entre mon ressenti et ma perception. Comme si l’impossible du présent s’était enfin décidé à se manifester.

Préférences

 

Murmure au creux de mon oreille l’alizé de tes rêveries et je te dirai qui tu es ! Je te préciserai aussi, si nomades complices, nous pouvons aller ensemble un bout de chemin et nous réjouir de notre cheminement. J’ai tant plaisir à vivre librement en ma compagnie que je veux bien partager avec qui en sera gré, mais je ne veux en rien sacrifier du désir de mes désirs ! Fort d’une attitude commune devant le quotidien et ses aspérités susceptibles de nous émerveiller – Que voit-on lorsque nous regardons ? Comment accueillons-nous ce qui se présente à notre perception pour le ressentir ? Par quelle intelligence sensible notre contemplation nourrit-elle ses créations intérieures et les transfigure-t-elle en événements, en expériences vécues que nous pourrons partager. Comment nos caresses vont-elles se laisser surprendre par ce qui advient sans posséder ni perturber. Contempler simplement les êtres et les choses dans leur situation jusqu’à ce que ce qui les sous-tend – leur beauté, leur vérité – transcende l’instant pour s’engager dans une narration qui leur accorde sens, saveurs, raisons et expressions renouvelées. Laisser à notre intuition attentive le temps de sa préférence. Ni prendre ou juger, juste jouir de ce qui arrive, voilà ce que j’ai envie de dire à la belle qui se tient là, minaude, devant moi, d’abord préoccupée par l’effet escompté qu’elle veut exercer sur son entourage. Il n’y a pas de combien quand libre la beauté s’offre.

Clarté

 

Qu’en est-il de mes écrits ? Comment expliquer l’attrait qui me pousse à développer tant d’activités littéraires si ce n’est par ma volonté de bien vivre en intensifiant la saveur de ses moments clés grâce aux rebonds réflexifs de leurs expressions verbales. Clarifier, épurer, donner forme et substance à ma conscience, à ses sentiments et ses pensées grâce au tamis de leur création écrite. Le préalable au plaisir de cette confrontation quelque peu ascétique, voire calvinienne, tient à l’efficace de la puissance effective des mots – ils sont actes premiers, élaborations et œuvres agissantes, constitutives d’une existence déterminée par l’appréciation de soi dans ses relations à son environnement. Écriture intuitive matinale pour que ce que je ressens, pense, énonce et pose sur la feuille carrelée coïncident par décantation. Des perles surgissent ; je vais pouvoir les travailler au traitement de texte jusqu’à ce qu’elles trouvent figuration exacte, sens, évidence. J’apprécie les formes concises ; elles en restent à l’essentiel ; elles obligent à la lecture lente, méditative. Je joue volontiers avec les contraintes formelles, les mots et leurs fluidités allusives, les associations d’idées pour que le souffle de l’introspection s’effectue jusqu’à modifier le réel et l’accorde au sens désiré. J’apprécie ce bonheur d’exister auprès de soi, simple, prosaïque, tout en mesure et nuance ; il part de la matière de la vie quotidienne, structure son expérience en exprimant ses énigmes.

Extrait d’Antoine, l’autre

Extrait de Nuages ensuite de 36 photographies de Xavier Lecoultre

Extrait de Plaisir de l’âge mûr

Oxymore

Comment aborder cette sempiternelle énigme de l’écriture qui, à la fois, réduit un être, une chose, une situation à l’abstraction de la nomination, et les ouvre au monde du sens et de la signification, à la perspective de l’intention et de la jouissance ? Dans son humilité l’auteur assiste à cette tension où la translation littéraire témoigne et crée simultanément de nouvelles relations. La précision à l’autrefois entrevu s’augmente de l’imaginé présentement. La marque laissée s’interprète maintenant à la lumière du désir, de ses écarts. Le convenu est bousculé par le ravissement du plaisir qui n’a de cesse de faire ployer le réel au principe même de sa réalité. Le fil noir de l’écriture de l’auteur illumine son propos subjectif sur la page blanche et tente de dissipes les ténèbres du latent. La vision du contemplatif dévoile d’étranges coïncidences entre sa perception sensible, la faculté de penser, la volonté de dire selon le souffle de son style et à son rythme, la jubilation de donner forme et couleur à la figure créée, le bonheur de partager avec soi et avec d’autres une expérience essentielle en prise directe avec la vie. Raconter sa petite histoire, lire une contribution littéraire, c’est tenter d’éclaircir l’inouï de ce mystère en revivant son incarnation.

Extrait de Du côté de l’autre

Ailleurs, là-bas

Tout a commencé au moment où mon regard s’est posé de l’autre côté. Émerveillement devant cette prodigieuse énigme, à qui je dois tant. Impossible objet de mon désir. L’improbable du réel, à jamais séparé du lieu où mon corps et ma conscience se recouvrent. Selon ce qu’ils sentent et ressentent. Pensées, dires et traces dynamisent le mouvement de leur contemplation. Situation intérieure qui demande à préciser les relations entretenues. À les aménager afin que leurs formes s’ajustent. Et correspondent. J’accorde à ces corrélations esthétiques une importance déterminante. Car elles dévoilent la singularité d’une manière d’être, un style, un rythme. Des intuitions. Une poétique singulière – ils sont langages, sens et significations. Loin des consensus médiatiques, ils se révèlent volonté d’advenir à soi-même grâce au détour obligé par l’autre, expérience existentielle vitale, émancipation vers plus de liberté, résistance créatrice, impulsion spirituelle, exigence d’humanité. Je veux aussi m’accorder ici à ce plaisir de raconter des histoires concises et simples, dont la clarté et la précision repoussent plus avant, vers l’infini, le mystère. Un vide à combler ? Le simple bonheur d’exister, l’ascèse joyeuse de persévérer en soi.

Extrait de À la limite

Figure

Pour se rassurer surgit la tentation d’enfermer l’incandescence de la couleur dans une forme. De chercher, dans le dessin de son apparence une ressemblance, même allégorique, au connu. Le noir alentour tente de contenir le feu de la lumière en lui accordant des traits, un visage. Le passage de la chose à sa représentation par le biais de la photographie protège de la violence du face à face au réel, à l’instant. Pour en saisir le fluide, la puissance émotionnelle, il convient de lui attribuer distinction, sens et signification. Après l’enfermement dans la reproduction, viennent l’enclos des mots, l’assagissement du commentaire, la pacification par la légende contextuelle. Le saisissement littéraire. Sentir, pourquoi pas ? Mais penser le ressentir présente un risque qui ne se prend pas impunément – celui des teintes libres, de la chamboule des énergies vitales, de s’éprouver dans l’expérience d’une présence esthétique en adéquation avec la vie, de délaisser le beau, le sublime ; par effet de distanciation s’égarer dans les méandres doloristes du religieux. Ou l’intérêt des questionnements. À savoir ce qui s’exaspère et s’épuise dans la couleur comme réalité en elle-même, espace musical, instant sensible, intuition esthétique. Plaisir.

Anagogie

Pour correspondre à son texte le chroniqueur présente des photographies d’auteur considérées comme autant de consciences visuelles dont la scène lie manière de percevoir, de penser et de dire. D’être. L’économie des moyens mis en œuvre ouvre aux fluidités narratives. Aucune redondance ni de prévalence entre les mots et les images, mais simultanéité dialectique entre diverses modalités de saisir le réel. De l’élaborer en démarches introspectives. Jeu des ombres et de la lumière, des mots et des significations, du cadre et des perspectives, de la distanciation critique et du saisissement fictionnel. Le contenu proposé prend forme. Comme les formes deviennent contenu dans leur effort d’augmenter par leur puissance intuitive la volonté d’être du contemplatif lettré. Mise en relation entre intérieur et extérieur par divers langages. Ici, la dominante jaune-vert filtre les teintes du paysage comme le vitrail altère les formes jusqu’à les métamorphoser. Le penseur a délibérément choisi les conditions de sa détermination. La représentation s’est ouverte aux possibles considérant plus ce qui pourrait être selon son désir que ce qui est ou ce qui devrait être. Choix. Distinction accordée. Une œuvre porte en elle les termes de sa vérité.